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Couvre-feu (l'invitée qui ne repart plus)

8 oct.
4 min de lecture
Illustration aquarelle d'un phare de nuit à la lumière contenue, symbole de la vie avec la fatigue chronique après un burn-out


J’ai lu de nombreux livres et articles sur le sujet. J’ai obtenu un diplôme de conseillère en prévention des Risques Psychosociaux. Je connais parfaitement les signaux faibles, les processus, les symptômes et même le déni, qui en fait partie.


Je ne me sentais absolument pas concernée. Le burn-out, c’était pour “les autres”. Les personnes que je pouvais aider, accompagner.


Certes, j’étais fatiguée, et depuis longtemps, mais je ne voyais pas le rapport avec mon (dys-) fonctionnement. Mon travail me stimulait, mes collègues étaient sympas, mon lieu de travail, exceptionnel. Par ailleurs, mes enfants avaient grandi, ils étaient autonomes (ou presque) et ma charge mentale s’était allégée au fil des ans.


Alors non, vraiment, je ne voyais pas.


J’étais juste un peu boulimique de travail. J’avais besoin de projets : toujours plus haut, toujours plus fort, rien ne me paraissait impossible sur le moment. Les idées fusaient, je me lançais à corps perdu, shootée à l’adrénaline. J’oubliais d’aller aux toilettes dans la journée car j’étais absorbée par les 10 trucs que je faisais en même temps. Je ne ressentais plus ni mon corps, ni ma fatigue.


Oui je sais, dit comme ça, on pourrait croire que je parle d’une personne addicte. C’était presque ça. Car lorsque je rentrais chez moi, le vendredi soir, j’étais littéralement sur les rotules. Mon corps refusait de continuer à courir dans la roue comme un hamster et je passais le week-end à dormir, pour me réveiller le dimanche soir en culpabilisant de n’avoir rien fait chez moi, et en me demandant “Mais qu’est-ce qui m’arrive ?” Pour repartir gorgée d’énergie le lundi matin, le cerveau en ébullition, prête à affronter les challenges qui m’attendaient.


La fatigue augmentant, il me fallait toujours plus (addiction, je vous dis).


La suite, je vous la délivre, même si à ce stade vous vous en doutez peut-être : après quelques signes avant-coureurs : arrêt de travail, premier effondrement, retour au travail (refus de lâcher), deuxième arrêt, nouvel effondrement.


Le constat est clair : je ne peux plus me lever.


Malgré l’évidence quand on lit ces lignes, mon esprit refusait encore de capituler et de comprendre. “Je ne peux pas laisser mon poste...” “Que va-t-il se passer si...” “Mon projet machin qui va le mener à bien... ?”


Mais au fond, si je veux être totalement honnête, j’avais vraiment envie d’appuyer sur le bouton pause (voire le bouton off parfois, tout simplement). Je rêvais parfois secrètement d’un nouveau confinement qui me permettrait de dormir un mois durant non-stop sans culpabiliser.


C’est donc plus ou moins ce que j’ai fait (mais pour l’absence de culpabilité, on repassera) : j’ai passé l’essentiel de mon temps dans mon lit, à l’exception des besoins naturels à satisfaire et alors on pouvait me voir errer en jogging comme un zombie dans l’appartement. Ça a duré un bon moment. J’ai été très soutenue par mon entourage, plus ou moins surpris car je savais me mentir à moi-même presque aussi bien qu’aux autres.


C’est à ce moment-là que la fatigue a pris toutes ses aises. Au début, elle s’est installée dans ses quartiers d’été, et je me suis dit bon, c’est de bonne guerre, je vais la laisser faire, je lui dois bien ça. Mais comme un hôte non désiré qu’on tolère pendant un temps, elle s’est incrustée petit à petit, a vidé ses valises et mis les pieds sur la table basse, carrément sans gêne. Aujourd’hui, elle se croit chez elle et il a bien fallu lui aménager un coin à elle et apprendre à cohabiter.


J’ai mis plus d’un an pour comprendre que je ne pouvais pas lutter. Plutôt, que je ne le devais pas : c’était inutile, contre-productif. Plus je luttais, plus elle se cramponnait.


Il me fallait pactiser avec l’ennemie.


Alors j’ai mis en place un contrat. D’accord, je me couche tôt. Entendu, tous les jours je fais une sieste quoi qu’il arrive (= je n’attends plus d’avoir la batterie totalement à plat pour céder à mon ennemie). Ok, lorsqu’une journée plus chargée que d’autres m’attend, je me repose la veille (pour de vrai). Ma vie sociale s’est réduite. Je dis souvent “non” aux propositions, j’annule au dernier moment, je ne rappelle pas souvent.


Ne m’en veuillez pas : je suis en mode économie d’énergie.


Ça a l’air de fonctionner plutôt pas mal. Disons qu’avec ces compromis, je retrouve plus ou moins mes capacités pendant quelques heures, le matin en particulier. Et l’après-midi, pas de lutte, je vais au dodo sagement, sauf impératif. Et de nouveau, en fin de journée, je suis à peu près opérationnelle, jusqu’au couvre-feu.


J’essaie de faire preuve d’humilité, de modestie. Je ne domine pas mon corps, c’est lui qui me montre désormais le chemin. J’arrête d’espérer redevenir “celle que j’étais avant”, car à ce moment-là je pensais avoir mes pleines capacités, mais en réalité, je brûlais littéralement la chandelle par les deux bouts. Je n’abats plus de montagnes. Je fais un peu chaque jour, et j’essaie de me féliciter, à la fin de la semaine, de ce que j’ai accompli et qui ressemble déjà à un exploit compte tenu de mon état.


Voilà, je ne sais pas pour combien de temps ma colocataire est installée chez moi, peut-être qu’elle ne repartira jamais, qui sait ? Et je crois que désormais, une partie de moi accepte ça (l’autre partie ronchonne de temps en temps, mais elle retourne vite se coucher quand l’heure sonne). Alors je n’ai pas de recette miracle à vous proposer, j’avais juste envie que vous sachiez que vous n’êtes pas seul.e si chez vous aussi une squatteuse nommée fatigue gratte à votre porte.

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